L'Épée nommée Vengeance



   Je suis face à une porte. Il fait complètement noir, mais il y a une porte juste en face de moi. À moins d'un demi bras de distance. Je ne l'ai toujours pas touchée, mais je sais que je peux la toucher. Le trou de lumière noir est juste en arrière de cette porte. Il est puissant. Et excitant. Mais sale. Ouvrir cette porte, c'est également accepter de confronter cette chose. Plein d'appréhension, je touche la porte. Elle est dure et froide. Elle se réchauffe rapidement au contact de ma main. Un frisson dans mon dos. Je passe la porte. Je suis au sommet d'un court escalier de pierre descendant dans une très grande pièce. Des grands rideaux de velours encadrent de grandes fenêtres à travers lesquelles n'est visible que des tonnes et des tonnes de boue. Sur les murs de marbre lisse il y a plusieurs portraits d'hommes chauves. Il y a une table de banquet rectangulaire au milieu de la pièce, garnie de chandeliers éteints et de plats ornemantés. Les longues chaises entourent la table au nombre de trente deux. L'espace de la table le plus éloigné de moi est ocuppé par un grand trône plutôt que des chaises ; il est en pierre. Le plancher est plutôt difficile a discerner à cause de la masse palpitante d'hommes et de femmes s'addonant au va-et-viens musqué. L'une des femmes, un peu sur ma droite, est couchée sur le dos, les jambes ouvertes, en train d'accoucher, ce qui ne l'empêche pas d'être enculée par deux hommes simultanément. Certaines femmes tentent de se dégager de leurs simple ou multiple partenaire masculin. Mais il est difficile de lire les intentions, les émotions de l'un ou l'autre des habitants de cette pièce, car toutes leurs têtes sans exceptions on pour yeux, bouche et nez des trous béants, des trous béants et des trous béants. Je vois leurs coeurs palpiter dans leurs poitrines, geste purement mécanique ; leurs vrais coeurs sont morts et déssechés. Tous sont silencieux. Tous me regardent. La lumière noire suinte de chaque pore de leur peau plus sûrement que leur sueur et irradient la pièce par leur clareté insondable. Aux chaises sont assis des hommes. Ils dévorent la table tout en me regardant. Ceux qui me tournent le dos ont la tête qui dépasse du dossier de la chaise, et me regardent, ce qui leur donnent un cou agile de plusieurs pieds de long. Eux aussi leurs pénis est flagrant. Le trône, serti de mensonges et de menteurs, est occupé par l'étrangleur, grand, terrifiant, complètement visible, un nuage de ténèbres mouvantes, un regard impossible, sauvage et infini. Le silence demeure, et la scène demeure encastré dans sa propre description pour une durée de temps indéfinissable.

 

   Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, complètement immobile, je ne sais pas combien de temps j'ai regardé cette chose, mais à travers le silence, j'ai commencé a discerner le rire horrifiant métallique de la créature. Le rire me donne envie de partir. L'abscence d'ennemis, d'individus belliqueux, me donne l'impression qu'attaquer ces centaines d'individus, blessé qui plus est, serait un effort futile et suicidaire. Que suis-je sensé faire ici ? Ceci est la pièce suivante. Je suis sensé passer par ici pour sortir. Ces femmes sont-elles violées ? Sont-elles des femmes ? Ces hommes sont-ils mauvais ? Sont-ils juste dans mon chemin ? Suis-je sensé me battre contre l'Étrangleur ? Il a essayé de me tuer dans la caverne des Fractales, mais il a clairement changé d'avis. Les maudits. Ils restent complètement silencieux. Ils continuent de me regarder. Ils continuent d'être sans visage. Vont-ils m'attaquer si j'essaie d'attaquer l'Étrangleur ? Tout est tellement floue. Tout est tellement visible. Je ne peux pas juste tous les tuer. Arrête de réfléchir. Tu est venu ici pour une seule chose : l'épée nommée Vengeance. J'arrête de serrer ma poitrine sanglante, je me dresse droit. Je hurle :

- Je suis ici pour une seule chose : l'épée nommée Vengeance. Donnez-la moi, ou mourrez des morts de chiens.

 

   Le rire de la forme géante étranglante devient plus fort. Je remarque que la femme qui accouchait a fini d'accoucher, sont enfant, très visageux, est silencieux et me regarde. Sa présence imprime une innocence totale et incomfortable dans une pièce si envahissante et grotesque. Sont corps ensanglanté est toujours relié à celui de sa mère, qui se fait toujours pénétrer.

 

La voix apparaît, suintante, dans mon esprit :

-Tue-le. Reçois Vengeance.

 

   D'abort surpris par cette invasion de ma plus grande sensibilité, je m'avance vers l'enfant nouveau-né, facile à tué. Puis j'hésite. Pourquoi j'hésite ? Il n’y a aucune option alternative. Arrête de réfléchir. Tu sait que c'est sale. Je marche jusqu'au gamin. Je saisi le gamin par le cou, dans ma main gauche, je lève mon épée de manière à l'éffilocher sur la lame. Il me regarde, sans pleurer. Une lueur de compréhension dans son regard ? Il est beaucoup trop agé dans les yeux. Je le pénètre. Il meurt. J'ai... j'ai l'esprit vide. Calme.

 

   Ils se mettent tous à rire de moi. Et quelque chose brise. La fuite est inutile ils ne fuient pas la défense est inutile ils ne se défendent pas pas de tête c'est utile pas de têtes pas de têtes pas de sang gicleur sur le sol bras droit tétanisé ; foureurs empalés mangeurs décapités foureuses estoquées foureurs décapités mangeurs estoqués foureuses empalées foureurs estoqués ainsi de suite plusieurs fois puis plusieurs fois ; le sang, explosant, ne voit plus que les grouillements des formes sans destin. Cesser. Détruire. Le monstre étrangleur toujours immobile et toujours riant. Maintenant seul et toujours riant de ce rire. Je me détourne du dernier cadavre sans-visage, cours, me propulse de tout mon corps saignant sur la créature qui brûle en dessous de moi, brûle en dessous de ma pureté cristalline, jusqu'à cesser d'exister. Tout est mort.

 

   La colère, envahissante et puissante, se retire lentement de mon corps. Je suis par terre, dans une salle remplie de cadavres. Je saigne. Mon torse est sérieusement brûlé. Je n'ai plus l'énergie de me lever. Je vais mourrir. J'entend un bruit de pierre coulissante. Je regarde vers ce qui devait être un mur, et vois un passage. Continuer jusqu'au bout. Continuer, pour avoir la faible chance de réussir... et rester violé. Je rampe vers le passage. Des étangs de sang au travers de mon chemin imbibent le peu d'espace propre qu'il me restait sur le corps. Du corridor provient un vent glacial et plein d'oxygène. Ce vent... plus frais que fraîcheur. Ce vent est la vie. Ce vent est l’innocence. Aucun souffre aucune boue aucune humidité aucun sang. Revigoré, plusieurs milliers de centimètres plus tard, j'arrive devant un autel. Vengeance est sur l'autel. Je rampe jusqu'à portée de bras de l'autel. Je vais devoir me lever... pour mourrir en ayant accompli la volonté du Tueur de ma conscience ? Pourquoi ne pas simplement mourrir. J'ai juste envie de dormir. Je vais dormir un peu. Pour récupérer. Parce que je suis faible. Je suis faible. Comme tout les maudits humains. Surtout les femmes. Et les hommes. Maudits faibles. Ils ont peur de la mort. Ils ont peur de la peur. Ils ont peur de la douleur. Comme des faibles. Comme si ces choses n'étaient pas désirables. Je ne suis pas comme eux. Je suis comme eux. Je suis faible. Je hurle, hurlement mêlé de larmes et de postillons sanguinolants. Je suis ici pour une seule chose : l'épée nommée Vengeance. J'agrippe l'autel. Tente de me lever. Tombe. Pleure. Arrête de pleurer. Je lève les yeux vers Vengeance. Elle est tellement belle. Et forte. Elle peut tout faire. Sauf m'aider. Je n'ai pas besoin d'aide. Pourquoi suis-je faible ? Je cherche autour de moi quelquechose pour m'aider à me lever... m'aider, n'importe quoi. Mais il n'y a que Vengeance. Et mon stupide corps de faible sur le sol. Et mon stupide sang de faible qui s'étend sur le sol... Je ne suis plus capable... Je veux juste fermer les yeux. Mourir.


2018-09-04 01:43:56
Renaud Olivier Chouinard